Hécube/ Ulysse

La voix du jeune homme (fils de Kinda):

Comme guenille d’eau, pauvre jouet des vagues agitées, je reste étendu sur le rivage, privé de funérailles, privé des larmes des miens Maintenant pour voir ma mère, chérie, j’abandonne mon corps, devenu songe, voilà, deux jours que la malheureuse est arrivée sur les îles…

Il s’étend.

Scène 2

Kinda et la fillette sortent de l’ombre, circulent parmi les spectateurs.

Kinda : Effrayante apparition que j’ai vue en songe, mes malheurs ne s’arrêtent pas avec la chute de la ville, la destruction n’est pas encore totale. Quand le temps est venu, nous avons pris le large. Reine chez moi, me voilà devenue esclave. Depuis hier je les ai attendus. Les avez-vous vu… quelqu’un a-t-il des leurs nouvelles… Un jeune garçon et ma fille …

Voix du chœur :

Combien de supplices devons-nous encore supporter?

Entends nos souffrances, car elles sont tiennes et te concernent aussi!

Quelle relation nous amène ici et maintenant? Qu’était Hécube pour Ulysse? Que sommes-nous pour vous? Mais voici Hécube…

Kinda monte sur scène, un masque sur le visage. Ulysse est de dos. Le même personnage que sur chaise roulante.

Scène 3 : Hécube et Ulysse

Vapeurs nébuleuses et premières lueurs. Reflets d’une aube.

Hécube :

Dans la fixité digitale, souffle un sommeil 

Repâlit alentour de brume platine.

Se travestissent les figures d’osier.

S’arrime le cri de la poupée. 

Métallique cri la propulse

Dans le souffle maternel.

Comme un réel expulsé hors de soi, par une inertie quantique, voilà, que je te rencontre, dans ce lieu improbable. Par une intimité bousculée, télescopée, me voilà qui me fait parabole. De minuscule, je deviens géante, me dresse comme une ombre, déploie mes ailes. Fais pont entre les âges, l’espace n’est plus un obstacle, ni le temps. Dans cet espace-temps, je m’en viens, ma voix se mue en écho, résonne jusqu’à tes oreilles, ma force est toute maternelle, flottent, alors, devant mes yeux, tous les nihilismes en miroirs, ton anguleuse raison qui nous piège. Dis-moi, comment, nous sommes devenus hommes, femmes, enfants, rejetés, exclus, punis, fautifs coupables. Existences nébuleuses qu’on peut tuer, sans devenir criminel au regard du droit? Par quel abominable raisonnement, le crime est absout et la victime devient-elle l’assassin ?

Le père qui joue le rôle d’Ulysse se lève de sa chaise d’handicapé, se place face à elle.

Ulysse :

Je ne t’entends pas, ne te vois pas, nous ne pouvons-nous rencontrer que par l’entremise d’une histoire racontée, derrière des masques (il met son masque d’oxygène se retourne respire fort), mais je t’écoute, maintenant, qu’as-tu à dire?

Hécube :

C’est à travers ce prisme, alors, que nous nous retrouvons Ulysse… Te souviens-tu du jour où tu vins à Troie en espion, déguisé sous des vêtements en lambeaux ? Des larmes coulaient de tes yeux et arrosaient ton visage. Hélène te reconnut, et m’en instruisit. Je te sauvai alors, et je t’aidai à fuir… hélas ! Loin de me rendre le bien, tu me fais tout le mal qu’il est en toi de me faire… de quelle façon nos rapports en sont-ils venus à être si faussés, au point que l’aiguille dans son cadran perd le nord, que le bien et le mal échangent leur nature et se confondent et que nos faces humaines se déshumanisent, car ce qui nous avilit t’avilit aussi.… Comme Ulysse, jadis, ô monde, ne prends-tu pas partie contre nous, en pensant que nous méritons, peut-être, la punition comme des enfants qui ont défié leur père et ont transgressé le droit? N’as-tu pas, aussi, monde qui nous regarde, défié ton propre système de répression, et délivré de tes chaînes passées, tes poumons se sont remplis d’un air plus sain? Ou bien ton cœur s’est alourdi, en proie au doute, au point de nier l’élan d’une jeunesse confiante, au point de ne plus reconnaître notre soulèvement comme acte de courage et de promesse, le confondant avec les actes barbares, nous délaissant entre des mains criminelles et falsificatrices qui biaisent la vérité et immolent tout un peuple. Et en agissant de la sorte, notre don de chair devient caduc, inutile, nos marches pour la dignité humaine, à faire tomber les feuilles de vigne d’imposture perdent de leur sens, et notre exode de réfugiés se réduit à des fuites de clandestins illégaux… Écoute, je t’en conjure, brisons, maintenant et ensemble, le prisme d’une pensée faussée qui nous mystifie !

Ulysse :

Quel lugubre égarement dans les pensées et les lignes du temps. Femme, c’est trop tard, nous ne pouvons plus rien pour toi. Prends donc un sage parti ; cède sans violence, et ne me force pas d’en venir à de lâcheuses extrémités*. 

Hécube :

Hélas! Je le vois, une crise terrible se prépare, un odieux marché est en cours… Quelle étrange relation nous unit, faites d’une amnésique complicité entre les démocraties et les tyrannies, comme pour mieux nous tenir en lisière, une exportation de la violence la représentation théâtrale d’une catharsis de ta machine, dont nos souffrances ne sont que les simulations, les sparring des rings de brocante, pour ton entraînement, ton échauffement de grand sportif, de grand prédateur, pour tes performances de dandy colonial. Ne sommes-nous pas des sacs à cogner, sans états d’âmes, à travers des écrans tactiles, nous, archaïques venus d’un temps hirsute et pourtant si présent?

Scène 4

Danse.

Voix du Chœur :

Pourquoi ces faux-temps, sans éclat

Quel spectre, objet de mort

Qu’un boxeur débride sur des rings sincères

Rabat le géant, un temps à rebours

Succédanés de pays, d’errants détours

Aux Aubaines du cœur

Quelle invisible morsure apparaissant

Derrière des brumes mystifiantes

Amnésique mémoire

Pétrie de bonne conscience

S’abat, comme oiseaux de proie

Sur surface décapée, cadenassé

Temps momifié

Rapace Colonial

Fait maison, fait patrie

Le papillon consumé

Dualités fantasmagoriques

Déjà-vus démystifiés

Corps suspect

Ta folie exotique

Ma castration bipolaire

Au goût de nœud colonial

Défaire le symptôme d’Ulysse

Le complexe d’Hécube

Je deviens danseuse mamelouke.

Hécube (à Ulysse avec étonnement):

Mais comment se fait-il que je ne t’aie jamais vu ainsi auparavant ? Étais-tu toujours retranché, là, derrière ce paravent, dans cet angle mort ?  Quel spectre objet de mort derrière ce voile d’invisible !

Le chœur se recompose. Les femmes métamorphosées retrouvent leur nature humaine, sortent du long immobilisme, elles comprennent, retirent les masques.

Atarghatis

Les Petites Déesses Syriennes

Père!

Je te dessine comme un soleil à l’horizon, les bras tendus vers l’espace infini, dans la noirceur des nuits.

Un rayon de soleil que tu fus sur les larges saules ployant dans l’arrière-plan, scintillance jaune rouge orangé reflet de ma naissance

Où tu ne fus pas je te cherchais

Étais-tu cet arbre, la rue d’en face, l’ange qui encore survolait mon front ou

Déjà parti par-delà les mers les océans les continents

Une larme qui perle sur ta joue dans la main une flamme dansante

 Dedans enclose l’amande miniature odalisque

Un parchemin avec mon prénom

Mon aura te poursuivant au-dessus des ports d’attache sur les navires en partance

À mon retour reconnaîtras-tu mon visage mes yeux ma bouche mes joues?

Reconnaîtras-tu ma voix et mon rire quand tu les entendras?

Serai-je pour toi l’arc en ciel des jours, le grain grenadine des vergers à venir

Je m’appelle Atargathis.

Je suis née dans les confins méridionaux des steppes du Nord de la Syrie.

On m’appela ainsi contre le mauvais œil afin de me protéger des rites maléfiques et des personnes malveillantes.

Je me devais de garder secret la signification protectrice de mon nom comme un sceau caché dans un parchemin.

Quand j’atteins mes 12 ans on m’invita à une faste fête du coin pour m’apprendre la portée de la cueillette. Il s’agissait de cueillir les belles poires qui poussaient sur les arbres du verger.

Mais je n’en trouvais plus aucune puisque toutes les autres déesses les avaient déjà cueillies avant moi. Je vis alors d’étranges plants qui ressemblaient à des torches.

C’était des sumacs. Dans ma langue ça sonnait drôlement comme des poissons سمك. Comme c’était le jour de ma fête j’en cueillis 12 au nombre de mes années.

Voyant de loin ce qui débordait de mon panier les gens du village crurent que c’étaient des poissons et depuis je suis devenue la déesse à queue de poisson avec une torche sur la tête.

Les Naufragés

Scène 1 : Elle et lui

(Deux Naufragés se tiennent Debout

Implorant la Mer d’un amour à franchir les Sabliers en Anamnèse)

Lui : Oh si loin déjà dis-moi la vie 

Parle-moi comme les révolutions 

Elle : Me grime l’eau 

Quand l’eau est un corps 

Le motif désuet 

Une couture que trompe la soif 

Comme dentelle de sauge 

Les saisons disent quand ploie un sol  

Son pli en défaut 

Mime-moi qu’un astre se dénude 

Mille fois un espace en toi 

Me plisse l’eau d’une soie 

Vingt samouraïs gravitent 

Écoute les berges 

Lui : Un pli un autre du déboire presque 

Un courant gicle dru 

Ici se cartographie la ville 

Se mue en fougère rouillée 

Il est un jour qu’interpelle

La houle de sa crête fauve

Viennent alors d’étranges garçons 

Qui traversent en apnée le canal 

Par quelle finesse un astéroïde 

Étreint son ecchymose violacée 

L’étrusque d’une ville  

Si ses lapsus alentour 

T’annoncent l’invasion d’un abdomen 

Si la marche t’est arpège éraillé  

Plie une révolution te devient cortège 

Déchire sa grammaire de l’ossement 

Ceux de là-bas par le vent démiurge 

Disent comme pas un  

La prise d’une citadelle 

Elle : Dis-moi les choses familières 

La théière l’oiseau par la fenêtre 

L’enceinte des maisons 

Un goût âpre flagelle la coque  

Mes muscles verdissent 

Dis-moi l’âpreté du goût un sel tosse 

Sur les petites têtes qui sommeillent 

Non pas sur l’oreiller des matins 

Mais comme nos mains sur les genoux 

En attente des rosiers grappes de nos côtes 

Germe du grain semé menthe minutes qui pointent 

Par la membrane de l’aube  

Fine mousseline roussie 

Lui : Stocker l’eau du tonnelier égrener le temps 

Ils partent et les partances une houle lacrymogène 

L’aimé celui qu’on perd dans les toiles implacables 

Exode chargé des mains réceptacles 

Les ombres se pèlent de corps d’or 

Qu’un enfant pas de résistance 

Collecte le nylon décousu des visages 

La rougeur des iris trempées

Pains allaités  

La vérité en toute chose 

Du dépeçage en mer l’embarcation

Plie sa carcasse

Se calque mer de fascination 

Elle : Nous voguions toile de cire les journées 

Chauves d’un vétuste sablier les chambres 

Hantées par les papillons défunts

Emmurés échos de nos paysages antiques  

Feints en nous les sillons d’Ougarit 

Vestiges et grelots des couronnements en psychose 

D’une infinie ligne et puis l’albâtre trajet  

Documents de voyage arrimés à nos sarcophages

Nos coeurs en systoles maudites battaient 

Les lèvres mauves des iris disséminées 

Nous étions lanternes sans bouche  

Ni yeux calcaires rêves  

D’un théâtre de Prague  

Les limites étirées des pucelles 

Drapés dans l’agonie d’une annihilation 

Nos membres jachères décimées  

Pas encore formes plutôt moules vides 

Épaves échouées sur des îles d’osmose 

Dépecées ouvertes réceptacles infinis 

Pâleur nébuleuse qui perdure dans les stades marins 

Alvéoles des archipels en clémence rose

Mouette louve varech récif ectoplasme

Nous nous projetions de multiples transcendances 

Et par les tessons translucides le monde nous regardait 

Nous étions restes des mondes sans conscience aucune 

Faites chair haillons de nos âmes phosphorescentes 

Archivés les fils natalement sevrés 

Seules nos mains concaves 

Plissaient la soif du vent

De quel dard je me meurs

Celui de ne pas savoir ou de ne pas pouvoir

Sillon dans l’eau, je suis devenue

Lui : Stocker l’eau du tonnelier 

Égrener le temps à travers la fine mousseline roussie 

Nous attendent des pièges vernis de bouches 

De systèmes diabolisant de vérine 

Les manuels par où l’encre en oripeaux 

Chante les hymnes sincères 

Trace des drapeaux clairs 

Par les dédales des crabes qui contournent  

Les cadres des villes 

Partout l’eau nous surprenait 

Par les dystopies et le binocle penché sur la face 

Partout le paradoxe laize nous surprenait 

Dix fois les époques réifiés les discours 

De fin de carrière 

Dénaturés sans humains 

Mouvement de redressement 

Nous étions eau liquéfiée poupées de guindeau 

Le bruit que fait l’eau sans sommeil  

Dans la gorge des repères 

Nous en miniature le mental fait calcaire 

Le regard encore domestique les soupirs laitiers 

Le bruit que fait le lait dans les cratères des maisons 

Constellation qui résonne implose 

Le bruit que fait une constellation 

Fibres qui ondulent dans l’antichambre  

Hallucinée 

L’eau biographique des noyés

Le Tambourin

Ce texte évoque le mouvement en spirale, d’enracinement et de déracinement, dans les entre-lieux transitoires, et comme dans tout rite de passage, au début il y a la mort, la séparation…

pedago22

La mort, à l’image d’une chenille charnue, dévorant, goulûment, les feuilles mûres de l’arbre de la vie, jusqu’au fruit vermeille, jusqu’au noyau dur de toutes les possibilités. À quoi, cela pouvait-il servir, de l’inscrire sur une feuille de papier, le rendre accessible à une conceptualisation sensée? À quoi bon, le déposer dans un texte, aux ramifications hasardeuses, comme une trainée évanescente, traces d’ailes de papillon défunts, poudre magique ou poussière qui venait balayer de sa coloration rousse les boiseries des fenêtres damascènes, pollen des grands peupliers qui enneigeait de ses chatons blancs le parc Vancouver … Mémoire, mémoire dont il voulait se défaire à tout prix, taire la lancinante mélodie.
Quand je lui rendais visite, ce jour-là, il avait préparé un plat d’aubergines au riz qu’il avait disposé, dans mon assiette, avec une géométrie si soignée y incorporant, même et par grande parcimonie, la tige du vénérable aliment qu’il m’offrait, galamment, comme on ferait d’une fleur choisie d’un bouquet… Enfin, les rayons ensoleillés d’une brunante montréalaise qui s’invitaient par la fenêtre tamisée de la fine mousseline d’un rideau dansant, mêlés aux germes de pollen volatile, avaient fini par opérer leur magie fusionnelle et l’espace de la maison se trouva, alors, plongé dans un silence étrange. L’enceinte de l’édifice de 3 étages semblait, maintenant, ployait et s’étirait sous l’effet d’une attraction centrifuge qui l’enroulait, verticalement, comme une bobine, le long de l’axe de l’escalier et selon une ligne hélicoïde, pour constituer le cœur logarithmique d’un coquillage en spirale, flanqué à son sommet, d’une petite lucarne, à laquelle on accédait par quelques marches en colimaçon et, de là-bas ,vers le toit et jusqu’au ciel étoilé… Œil perché, là-haut, camera obscura, coquillage que je pressais, contre mon oreille, comme pour mieux entendre ses échos, en capter la petite musique.
Puis, c’est arrivé, comme une particule de sable cristallisée, un flocon de neige qui traverse l’espace, une météorite dans la nuit, le négatif d’une pellicule qu’on développerait dans la pénombre, une sorte d’épiphanie…Tous ces états de dilatation, de condensation et d’extension de la matière et qui opéraient, à son insu, dans la douleur d’être et de devenir, dans les phases migratoires et flottantes de son aura suppliciée, entièrement, en proie à l’organicité, comme une pierre à son alchimiste, se succédant dans les états ambivalents de sa morphose pendant un temps garçon et fille arbre et oiseau poisson muet dans la mer… l’empreinte du galet dans le limon du cours d’eau traversant la vallée au flanc de la montagne. D’entre les pierreries apparaissait, bientôt, la limace, tendre et molle qui enflait, comme un bulle bleue, pétillante s’élevait, un instant, au-dessus de l’eau, voyageait, puis, finissait par éclater, sous le crissement des pneus des voitures, sur la chaussée humide des autoroutes. Il lui fallut s’y reprendre à maintes reprises. Il n’était pas chose aisée que d’accéder à une libération salvatrice, car il fallait savoir qu’accédait à la lucarne, perchée tout là-haut, comme un phare illuminé, dans la nuit de la ville endormie, s’était se réaliser dans sa plénitude, traverser le passage initiatique et achever son ultime transformation, en s’élevant, enfin, parmi les oiseaux. Mais combien de temps cela nécessitait-il? D’habitude, nous ne pouvions rien contre ce temps colonisé et cadenassé À son gré, il était insouciant et amical pour certains, pénible, lourd et laborieux pour nous autres, pauvres immigrants, dont la gravitation socio-psychique imposée, ne nous autorisait à nous mouvoir que sur une orbite, formée de capsules temporelles archaïques et obsolètes, presque hors service. Le processus d’intégration, dans lequel nous étions plongés, accaparait tout notre être et alourdissait notre essence. Nous étions empêtrées dans la grille d’une temporalité révolue et hors-monde, dont il nous fallait démêler les fils. Notre aura nous étant confisquée, tant que nous n’avions pas accompli le parcours, conçu à cet effet, et rempli, avec succès, toutes les cases de l’échiquier, québécoisement conceptualisée à digressions multiples, traçé en spirale rhapsodienne et qui progressait, tant bien en avant qu’en arrière. Parfois, il me semblait que nous avions été régressés à l’état d’enfant et que des enseignes lumineuses s’allumaient et clignotaient, dans la pénombre devenue chaotique, de notre paysage cérébral, qui se calquait sur le réseau routier de la ville de nuit, et y apparaissaient des You’ve lost.., Game is over ou encore Restart… ainsi que dans quelques jeux de Compassion humaine. Arrivés ici avec l’entrain et l’enthousiasme des grands explorateurs, amoureux des horizons lointains, nous avions dû nous défaire de tout notre apparat de richesse et de promesse et privés de nos valeureux attributs, nous avons été confinés à une étroitesse, à une limitation morale qui induisaient en nous l’infirmité et la marginalisation et rappelait douloureusement l’expérience des gens des Premières Nations, dans les réserves qui leur était destinées Nous manquions à nous remémorer nos passions passées et les résolutions que nous avions conçues. Atteint de cet état d’absence-à-soi, nous ne vivions par par masques interposés, réifications de sentiments et semblants d’existence. Nous étions devenus des Aubins et nos vies des aubaines. Il ne nous restait qu’à flirter avec le temps, illicitement, à lui faire des clins d’œil amoureux, à travers des persiennes semi closes, des frontières imaginaires et pourtant bien réelles, à provoquer les situations les plus humoristiques, faites de quiproquos, seulement, pour appâter quelques soleils lustrés, des laps de temps plus épais, dans un espace où nous étions devenus, totalement, invisibles, hors-radar, hors-être… ou bien, nous masquions-nous le regard pour brouiller la vision dégradante derrière le voile qui nous avilissait, par-dessus tout, le symptôme colon/colonisé, le syndrome maître/esclave que j’appelais le complexe d’Ulysse/Hécube. Hécube était cette reine déchue de Troie qui dans un dernier moment de courage, tenait tête au vainqueur grec Ulysse, devenu son maître. Cette scène, devenue matrice nourricière qui nous dévorait, il nous fallait la rejouer sans cesse, comme le symptôme incurable d’une catharsis qui n’en finissait pas et pris d’une cécité de la mémoire, nous devenions avant l’heure, des plants caduques, vils et amputés, dont seuls les yeux larmoyants de certains bouleaux blancs gardent, encore, la trace passée. C’est ainsi qu’on nous voulait, livrés à notre nudité première, comme des vers qui se traînaient… ou des limaces. Nos manas pillées, extorquées, avaient-elles été récupérées par d’autres, un autre ou une autre, inscrit sur les listes d’attente du Centre d’emploi, les recevaient-ils comme des cadeaux recyclés venus du ciel, des providences échangées sous forme de chèques d’assurance chômage. Avions-nous servis de miettes de pain jetées à quelques moineaux? Faisions-nous partie sans le savoir d’une chaîne invisible qui remontait loin dans le temps? Venions-nous après d’autres, de nombreux autres, nos mystérieux aïeuls?… Puisque c’est ce temps séculaire qui nous était légué en partage, sur lequel on nous mettait à cheval, nos pieds pris dans l’étrier d’une Histoire, dont les plus favorisés préféraient se défaire, pour en limiter  les dégâts… On nous croulait sous le poids d’un temps qui n’était même pas le nôtre, dont nous ne connaissions pas les mécanismes… On le jetait sur nos épaules, comme un manteau miteux, troué et plein de vermines, dont les effets précédaient les causes, un apparat aux dés pipés, un espace estampillés de trappes que nous surfions incrédules et dont les enjeux étaient scellés. Nous n’étions plus dans le temps des décisions et dans la liberté des choix, mais relégués dans celui de leur funeste karma. Notre avenir n’était que froque en haillons à l’étalage du marché du salut, notre présent un quiproquo caricatural, une grotesque farce. Nous semblions morts et enterrés avant l’heure, seuls nos fantômes hantaient, encore, les espaces urbains et nos ombres glissaient sur les murailles fortifiées de Griffintown, telle celle d’Hamlet, en proie à l’éternelle question, être ou ne pas être. Nous nous débattions, ainsi, dans la liminalité de nos rites de passage  aux survivances postcoloniales et enchaînantes qui déviait, parfois, vers des îlots d’aubaines, des plis temporels inconnus des cartes où nous pouvions vivre nos métamorphoses, baignés dans des sources immaculées. Nous nous aimions dans des lieux de fortune délabré et jauni en voie d’éradication Nous avions nos classes dans des salles qui rappelaient, tristement, les anciens pensionnats des orphelins, enlevés à leurs parents et contraint à l’intégrisme civilisationnel. Après l’étape de dévalorisation et de souillure, à laquelle nous étions insidieusement induits, venait, celle, de rehausser notre estime de soi, grâce aux psy et aux séances de yoga! Gaspillage suprême qui ne trouvait son équivalent abject que dans la taxation arrogante des produits de consommation qui, eux, avaient droit à tous les égards, tels des fétiches sacralisés. Je me disais que la gaine protectrice dont les biens de consommation étaient affublés, les rendaient plus précieux sur le marché du trafic que celles des êtres humains, l’aura des immigrants, leur étant confisquée et laissée, nue, aux oiseaux de proie, quant aux réfugiés, c’était le corps et la chair, même, qui étaient jetés en pâtures, sur les routes d’exode.
Ainsi, j’imaginais son corps qui s’infirmait, de jour en jour, ployant sous le poids oppressant d’un nœud symptomatique qui le terrassait, à l’image, du lourd fardeau, d’un trousseau vert, auquel pendait des centaines de clés et qu’il traînait, comme un boulet. Il avait bien fait des études d’ingénieur, mais c’était en qualité de gérant d’immeuble, de concierge, qu’il gagnait sa vie, depuis une dizaine d’années, qu’il avait immigré au Canada. Ainsi, sa lucarne, à lui, était-elle encombrée de mille choses qui en bloquaient le passage et en rendaient l’évacuation plus difficile. Une panoplie d’outils, d’instruments de travail, de brosses et de pots de peinture gisaient, là, sur les marches du petit escalier devenu, pour l’occasion, une unité de mesure de sa vie qui comptabilisait les années passées, sur le chemin de l’integration et qui faisait office, maintenant, de lieu d’entreposage, de ces choses momifiées, reléguées, ici, dans l’entre-deux. Elles rappelaient ces objets de la mémoire, dont il s’était mis à se défaire, au fur et à mesure, des intempéries et des complications de son existence et qui attendaient, patiemment et sagement, comme de minuscules jouets, quand elles cesseront d’être des choses muettes et creuses, d’êtres, enfin, considérées, revisitées, vues et entendues, dans leur vérité et leur richesse. Car tout méticuleux et egocentrique qu’il était, il ne les insufflait d’une vie propre, que selon son bon vouloir, elles ne s’animaient d’une existence, d’une qualité et d’une signification, qu’ au gré de la place qu’il leur réservait, dans sa pensée. Par exemple, il se demandait: quelle utilité pouvait avoir telle chose ou si telle autre personne méritait son attention, sinon, pouvait-il s’en défaire, sans un brin de regret. Ne se rendait-il pas compte qu’elles, aussi, étaient vivantes et ardentes, animées de sentiments et d’un cœur battant, ou bien, sous ses dehors désinvoltes et comiques, était-il un fin calculateur, un analyste qui mesurait les choses et le personnes avec une certaine froideur? Sauf que, dans ce cas-ci, c’était sur son âme qu’il s’épanchait, c’était bien elle qu’il auscultait, avec ce regard hautain et sans pitié, comme une mécanique du cœur. Était-il possible de s’offrir au regard de l’observateur, sans devenir soi-même ce que l’on observe? Ainsi et à son insu, sa limace, objet mou et tendre, se moulait dans les formes anguleuses et mécaniques de sa pensée, se cristallisait, sous son regard calculateur et froid, et le corps docile de son être, se durcissait et son cœur se glaçait, jusqu’à se pétrifier, complétement, dans l’étroit passage de sa lucarne, vers les étoiles du ciel. Un peu comme si, un muscus secrété, par une glande interne, avait bouché le tympan de l’oreille et son âme, incapable d’écouter la musique, restait transie, là, depuis des lustres.
J’en étais à ce point de mes réflexions, quand un objet étrange attira mon attention… Un instrument était posé là, sur une des marches de la lucarne, un tambourin, dont il s’était épris, depuis quelque temps et dont, la chaude peau, tendue autour du cylindre, projetée sous la percussion de ses doigts, des sons secs et claquants qui transportaient l’ingénieur dans la nostalgie, de sa ville, aux sons des Mawawils et des Koudouds du célèbre ténor aleppin Sabah FAkhri. Et au rythme des claquements du tambourin docile, comme le petit âne qu’il dirigeait, étant enfant, de ses claques bien administrées entre les labyrinthes, de la vielle cité, l’instrument semblait retrouver un potentiel aux radiations encore actives. À chaque percussion de ses doigts. se débloquait, un peu plus, le passage et à chaque caresse de la peau, se réchauffait, un peu plus, le cœur. Les sonorités de l’instrument s’unissaient, devenues, à l’occasion, le Ying et le Yang, dans lequel, sombraient et se dissipaient, les dernières attaches … J’assistais, ainsi, ahurie au moment, inouï, de la métamorphose, quand l’esprit jaillit de sa coquille de chair, s’engouffre, à travers, les parois labyrinthiques du soi, plonge dans un continuum de félicité ou les liens sclérosés et dépoussiérés viennent à se délier, sous l’effet magique et fusionnel du temps, recueilli dans sa pureté première… recueilli dans sa pureté première…Puis, jaillissant au-dessus des maisons, devenues minuscules, au-dessus des rues et des toitures, apparaissait une mouette, qui de ses ailes blanches, toutes battantes,  se mit à chasser les oiseaux de proies qui rôdaient, depuis quelques temps, au-dessus de la ville, et déversaient les restes de plus petites proies, dévorées en plein vol, comme des reliques d’anciennes idoles. Et dans cette formidable catharsis à travers les vapeurs fantomatiques blanches et nébuleuses, on entendait, maintenant, des hurlements familiers, ceux d’un grand-père, chanteur forain aux mariages de Halab qui roulait des yeux rouges qui s’entrechoquaient, comme des billes, dans ses orbites fumantes. L’esprit du vieux barde jaillissait, avec des cris de rage et de fureur, parmi les volatiles, comme le génie sorti de sa bouteille, proférant des insultes et des incantations, qui me rappelaient ce titre du roman de William Faulkner Le Bruit et la Fureur, lui-même repris à un monologue shakespearien, dans lequel Macbeth dit :

Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous
La route de la mort poussiéreuse.
Éteins-toi, éteins-toi, brève chandelle !
La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène
Et qu’ensuite on n’entend plus ; la vie une fable
Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
Et qui ne signifie rien.

And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle!
Life is but a walking shadow a poor player
That struts and frets his hour upon the stage
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot full of sound and fury
Signifying nothing

Le voilà, maintenant, qui ricanait et grimaçait, comme un pantin mécanique, sorti des bas-fond morbide du soi, dégringolant et remontant la rampe souterraine de l’édifice, pris d’un soudain élan de vie antérieure, d’une furieuse passion terrestre. Feu grand-père sautait et valsait, maintenant, une dabké enivrante et tonitruante, réclamant, jalousement et fiévreusement, sa part de carnavalesque existence, dans le vestibule de l’escalier, devenu une sorte de chôra, spatialité en friche, vers laquelle affluait une série de nœuds mémoriels condensés qui s’imbriquaient, maintenant, à la vitesse du devenir… Le temps nous regardait par la lucarne… L’irrationnel prenait, enfin, le dessus, sur l’ingénieur et à chaque fois qu’il percutait, de ses mains, le cuire tendu de l’instrument incarné, l’aïeul oriental semblait reprendre vie et dans ces sonorités se consumait son âme, prise de jouissance, d’une dernière possession d’existence terrestre à des milliers et des milliers de lieues de chez lui. Venu des quartiers pauvres de Halab, le tambourin était devenu, dans le psychisme, cet instrument de filiation, une diligence ailée qui ouvrait un canal, des vieux quartiers d’Alep, aux toitures montréalaise, tissant une trame, depuis les souches originelles, jusqu’aux branches, plus jeunes, de l’arbre de la vie, entre une origine lointaine et profonde et une existence, présente et neuve, s’incurvant, mystiquement, comme un anneau de Möbius. Réconciliation entre le bas et le haut, le vertical et l’horizontal. Passage du rationnel à l’irrationnel, des attaches de cet homme oriental à l’occidentalisation, des us et coutumes de son acclimatation réalisée entre, l’ici et l’ailleurs, le soi et l’autre, résolvant cette longue et pénible inadéquation, l’impossibilité de se recomposer et de se réunifier, dans son intégrité, entre cœur, corps et âme, pour tout déraciné et qui constituait le nœud traumatique qui le terrassait, le pivotant, sur lui-même, comme l’hélice d’un coquillage. En caressant la darbaké, arrondit et docile, ou en la frappant, d’une claque bien sonnante, l’ingénieur remontait sa mécanique, réchauffait son cœur, transi par les rires grinçants du grand-père, qui charmé un instant par le talisman de la vie retournait, maintenant, dans le limbo de la traversée, d’où il avait ressuscité. Voilà des années, que le vieil homme l’affublait de sa démarche courbée et, enfin, et c’était là, le fait le plus odieux de cette possession…étant extrêmement jaloux, il ne pouvait supporter de partager une relation féminine, aussi, son petit-fils en venait-il, à les répudier toutes, se laissant aller à une solitude devenue, de plus en plus, oppressante, avec le passage des années.

Cette personnalité, exagérément, méticuleuse, rationnelle et portée sur la symétrie géométrique, manquait de ce qui constituait l’étoffe des rêves. Elle ne prêtait pas foi à l’irrationnel, au gothique, au merveilleux. Et pourtant, sur cette terre d’immigration et d’exode, en ces temps don quichotiens, à cheval entre le réel et le carnavalesque, l’enchantement et le surnaturel constituaient les nourritures terrestres nécessaires aux bâtisseurs de lendemains, les indispensables remèdes thérapeutiques (après l’amour), d’une histoire en rupture, tronquée, avortée, chargée de malentendus, de culpabilité, de tentatives de réconciliations, de pertes et de deuils, des nombreux naufragées, accostant la terre de Québec, et dont, les Syriens étaient devenus les nouveaux oiseaux migrateurs, les nouveaux visiteurs, les derniers troubadours du cortège carnavalesque québécois.
Ainsi, ces vestiges d’anciennes idoles, traces et résonnances, restes de rapaces post-coloniaux, que nous immigrants avions à blanchir, de nos os, à crédibiliser la transmutation de notre propre essence… Cette terre de fiction, en faveur de laquelle, nous avions fait don et allégeance, rompu le pain, contre autant d’acquis que de stigmates, devenue réalité, nous en avions franchi le tain du miroir. Nous en devenions les derniers héritiers, les nouveaux enfants, qui en vivions, les moments de symbiose de fascination, autant que de clivage et d’aliénation, dans nos âmes et notre chair, comme une brûlure d’apothéose, une morsure holographique, le seau d’une haine ou d’un amour, et y été apposée cette devise :
Nous sommes ici.
Nous sommes passés par là.